Article sur Marguerite Duras à paraître dans le Monde des Livres
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Marguerite Duras, insoumise de grand style

Les cahiers de la guerre de Marguerite Duras ont longtemps dormi dans le fouillis des armoires bleues de la chambre de l'écrivain, à Neauphle le Chateau Il y en avait quatre, tous remplis entre 1943 et 1949. Un trésor, et une merveille.
Cahiers de guerre, cahiers d'enfance. Pour Duras, c'était tout un : La guerre fait partie des souvenirs d'enfance disait-elle, elle n'est pas à sa place dans le temps de ma vie, de ma mémoire, l'enfance déborde sur la guerre, la guerre est un événement qu'il faut subir pendant toute sa durée, de même l'enfance qui subit son état. Je vois la guerre sous les mêmes couleurs que mon enfance, note-elle. Voir, c'est le début d'écrire.
La guerre et l'enfance sont les objets premiers de tous les clichés. Il faut toute la puissance de rébellion, toute la violence et la colère de Marguerite Duras pour leur faire rendre leur son véritable. A cinq cent mille lieues de l'esthétique politiquement correcte qui prévaut aujourd'hui.
Quatre cahiers, donc, comme dans un conte. Car il y a beaucoup du conte ici, ne serait-ce que la manière dont les histoires essentielles, le cœur de l'œuvre, sont maniées et remaniées, versions superposées d'une même mélodie originelle. Le premier cahier est un cahier rose marbré . C'est le plus gros, 123 feuillets. Il s'ouvre sur un extraordinaire récit d'enfance, où l'on trouve, mêlés inextricablement, les mots et les images du Barrage contre le Pacifique et ceux de l'Amant, les figures du Chinois, du petit frère, de la mère, et des crabes , de tout petits crabes noirs, couleur de la rizière, " On avait des barrages, les crabes nous les ont percé, dit Joseph. " Elle, la petite sœur, elle est injuriée et battue plus souvent qu'à son tour. Quand elle se demande pourquoi, les raisons la fuient. J'étais antipathique et arrogante conclut-elle. Indifférente. Méchante. Méchante, ce mot enfantin est surement celui qui revient le plus souvent. Avec une conviction bouleversante.
Au début, Marguerite Duras se défend de tout projet littéraire. " Aucune autre raison ne me fait écrire sinon cet instinct de déterrement. C'est très simple, si je ne les écris pas, je les oublierai peu à peu. " Mais dès la première phrase , la musique est là, pure, inoubliable. " Ce fut sur le bac qui se trouve entre Sadec et Saï que je rencontrai Léo pour la première fois. La voix précise et le questionnement inlassable sont là. On écrit avec ce que l'on ne comprend pas. Duras interroge son enfance. Impitoyablement.
C'est une enfance où l'on crie, où l'on rit. A l'occasion de la sortie des cahiers, on a beaucoup parlé des coups. Et de la pauvreté. Mais il faut aussi parler du rire. Les dernières pages du cahier rose marbré contiennent une première fiction tirée du récit de l'enfance : Marguerite s'y appelle dorénavant Suzanne, sa mère exige qu'elle mange de l''échassier, elle est devenue un personnage de roman. Le petit frère se nomme Joseph, et l'amant Monsieur Jo. Mais les mots clés sont constants. Monsieur Jo, qui s'appelait jusqu'ici Léo a toujours son air d'espèce de fœtus. Suzanne est toujours aussi méchante. Son frère et sa mère la traitent comme d'habitude de grue. Elle est convaincue que l'argent fait le bonheur et décidée à le prouver. Son carrosse est la célèbre Morris Léon-Bollée de Monsieur Jo. Mais surtout, tout le monde se tient les côtes de rire en évoquant le barrage, la misère, le désespoir de la mère. " C'est vrai qu'on est fous, dit Suzanne extatiquement. "
Dans le cahier beige, le quatrième cahier, qui vient après les deux cahiers de guerre où se trouve à l'état pur, la Douleur, on trouve une scène de rire du même genre. Un jour, dit Duras, ma mère vénérable, vénérée et terrible, dégringola sous mes yeux toutes les marches de l'escalier du métro. Et je ris tout à coup d'un rire inextinguible. Et les gens de s'indigner qu'un fille rie ainsi de sa mère. Et finalement ma mère qui avait du rire la même vertu que moi, rit à son tour avec moi, contre la foule.
Rire, contre la foule. Dire, contre la foule. Dire la méchanceté, la drôlerie, dire l'insoumission de madame Dodin, la concierge rebelle de la rue Saint-Benoit. Les cahiers font ressurgir une Marguerite Duras insoumise radicale, en colère à tout jamais , et comme une enfant. Et qui inlassablement, " pour ne pas oublier ", note les scènes indicibles.
La plus belle, selon moi, se déroule à la maternité. C'est un dialogue intitulé " C'est vous sœur Marguerite ?"
Où est mon enfant dit la jeune accouchée. L'enfant est mort, la bonne sœur l'a couché dans le coton, elle en a étouffé un autre. Je me fous de vos prières dit Marguerite. Encore des paroles imprudentes. Paroles de poète et de rebelle.

Geneviève Brisac