Article sur l'humour de Virginia Woolf à paraître dans le Magazine Elle :

Une jeune fille sarcastique et surdouée

Les personnes qui croiraient encore que Virginia Woolf était une créature mélancolique et pâle, une sorte de poétesse neurasthénique, certainement géniale, mais d'abord ennuyeuse trouveront dans ce Journal de Hyde Park Gate une preuve de plus qu'elles se trompent radicalement.
Le 22, Hyde Park Gate était l'adresse de la sombre et victorienne demeure de la famille Stephen. Les enfants l'appelaient aussi HPG. Il s' y déroula bien des drames, dont ce journal ne parle aucunement. Mais en 1891 et 1892, tout allait assez bien, pour Thoby, Vanessa, Virginia et Adrian, les quatre enfants de l'impériale Julia Cameron et de Sir Leslie Stephen. D'ailleurs les piliers de la morale puritaine -dans laquelle ils étaient élevés- étaient justement de ne jamais se plaindre et ne jamais montrer de sentiments, cette chose si gênante à l'heure du thé ( et à toute autre heure, en vérité.) Aucun sentiment n'était toléré, à part l'agressivité, disait drôlement Virginia Woolf.
Le Journal est donc une chronique comique, pleine d'autodérision, un mélange de nouvelles, sarcastiques le plus souvent, relatives aux habitants de la maison, à leurs invités et à divers animaux. On y trouve des rubriques variées, météo, petites informations scientifiques, nouvelles de la santé de tout le monde, parodies, devinettes. Le genre favori de Virginia, qui a dix ans, c'est la correspondance amoureuse inventée. Elle s'y montre caustique " Comme je n'ai pas gardé vos lettres, je ne saurais vous les retourner, fait-elle dire à une jeune correspondante. Cependant je vous renvoie les timbres que vous m'avez adressés. " Virginia est drôle. Drôle et jalouse : quand elle décrit sa mère inquiète à cause d'une grippe d'Adrian :
" Tel le vautour qui plane
Au dessus du cheval à l'agonie "
Drôle et surdouée. Et tellement pleine d'énergie.
Le journal de Hyde Park Gate. Virginia Woolf. (avec Vanessa Bell et Thoby Stephen.) Le Mercure de France. Préface de Hermione Lee. Traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch. 202p. 22 euros.

Geneviève Brisac