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Les cakes de Noël Citrons et gingembre, vanille et raisins,
écorces d'oranges, et écorces d'arbres, ananas en boîte
et noix de pécan, whisky. C'est bien simple, il faudrait un poney
pour ramener le landau à la maison, dit Buddy, le narrateur de
Un Souvenir de Noël. La fierté s'entend dans sa voix frémissante.
Les cerises confites étincellent devant le feu comme des joues
minuscules. Il songe à toute la farine, à la montagne
de beurre, à tous les ufs qu'il va falloir trouver. Buddy
et Sook n'ont pas un penny pour les payer. Sans même parler du
whisky de contrebande que vend très cher un vieil Indien sinistre
qu'on surnomme Haha, parce qu'il ne rit jamais.
Certains souvenirs de lecture sont plus vivaces, plus intenses que des souvenirs réels. Ainsi en va-t-il pour ce récit parfait, dont Truman Capote lui-même, peu avare en compliments concernant son travail, disait qu'il était son uvre la plus réussie. Dès que j'entends le mot cake aux fruits, je suis en Alabama, dans les années 2O, assaillie d'odeurs d'enfance. Faire sentir des odeurs est une des choses les plus difficiles en art. Voici Buddy, qui ne s'appelle pas Buddy, mais qui répond au nom de Buddy pour faire plaisir à Sook, sa vieille cousine et seule amie, pour que s'éclaire son remarquable visage raviné et coloré comme celui de Lincoln. Il a sept ans. L'âge qu'avait un autre Buddy quand Sook, elle-même avait sept ans. Un souvenir de Noël est l'histoire d'une amitié. Une nouvelle, disait Isaac Babel, raconte les cinq minutes les plus importantes d'un destin. Ce destin s'appelle complicité parfaite autour de l'entreprise absurde et poétique de Sook et Buddy : Préparer trente cakes de Noël au whisky pour des inconnus, à l'heure de la prohibition, remplir de noix de pécan volées un vieux landau en osier flageolant, organiser une exposition de poussins à trois pattes composée d'un unique poussin qui décède malheureusement assez vite, épuisé par les visites. Quand les cakes sont cuits, quand leur parfum inoubliable a envahi la cabane, Buddy et Sook partent en quête d'un sapin à la hauteur de leurs aspirations. C'est une entreprise qui condense tous les espoirs de tous les enfants autour du mystère de Noël. Sook sait où l'on trouve un champ de sapins qui ressemble à l'océan. Pour l'atteindre, il faut, comme dans les contes, marcher un jour durant, croiser des grenouilles ventriloques larges comme des assiettes et des castors suroccupés. Ils trainent sur la route le sapin lourd comme un cadavre et refusent de le vendre à de riches adultes qui passent en voiture. - Vous pourriez pourtant aller en chercher un autre tout pareil, dit la femme agacée par cette résistance à sa toute puissance. Et Sook répond : " Ca m'étonnerait. Il n'y a jamais deux fois d'une même chose. " Dans cette phrase, il y a la clé de l'uvre de Truman Capote, la source même de sa vision grinçante. " J'ai eu tout petit, dit-il, le sentiment du caractère tragique de la vie, et cela explique l'extrême frivolité dont je donne parfois l'exemple. " Pour Buddy et Sook, l'instant est tout. Comme pour Holly Golightly, l'héroïne de Petit déjeuner chez Tiffany. Comme pour Franny et Zooey, les héros de Salinger. Le temps vous file entre les doigts. On a à peine découpé des étoiles en papier argent pour le sapin qu'on est mort. Aussi tout doit-il être considéré avec le plus grand sérieux, et sans aucun esprit de sérieux. A l'aune des rages d'enfant auxquelles Capote savait donner libre cours et qui inspiraient les insultes désopilantes dont il abreuvait la plupart de ses contemporains. Cette andouille de Bellow, cet âne de Updike, disait-il, en frottant ses toutes petites mains. " Dans mon journal, j'ai ma liste spéciale de gens vraiment méprisables. Elle s'élève maintenant à près de quatre mille noms. " La colère enfantine devant la lâcheté, le mensonge et l'injustice, et l'arte povera sont les deux faces de l'art de la nouvelle chez Truman Capote. A quoi il convient d'ajouter sa conception du temps. Etre artiste, écrivait-il, vous isole des choses en général. " L'esprit fonctionne à un niveau plus rapide, plus sensible, plus vibrant que celui de la plupart des gens. Disons que quand un individu normal enregistre dix perceptions à la minute, un artiste en enregistre soixante à soixante-dix. " Cette nervosité est à la source de la création et de sa douleur. Elle peut être neutralisée par la plongée dans l'univers propre au romancier. Mais contrairement aux romanciers au long cours, les écrivains de nouvelles n'essaient ni de retenir le temps, ni de masquer les battements de leurs coeurs d'oiseaux. Ils regardent la mèche se consumer et luttent avec les armes de la phrase parfaite, du point placé au bon endroit. Stylistes de la simplicité. Ainsi faisait Truman Capote, arc-bouté à son art impeccable, contre les chichiteux, les prétentieux, les ennuyeux, du côté des petits garçons à la mémoire absolue, des vieilles femmes rebelles, et des jeunes filles insolentes. Geneviève Brisac
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