Texte sur mon livre préféré :

Laura Willowes est une jeune fille invisible comme un tisonnier au large du pare-feu. Laura Willowes a deux frères qui l'attachent à un poirier au bout du pré pour jouer aux Indiens, et qui l'oublient là. Elle y reste longtemps. Le soir tombe. Cela lui est indifférent. Il est naturel pour Laura de jouer avec ses frères, d'être leur prisonnière, d'être attachée à un arbre, et d'y être abandonnée. Elle n'y fait même pas attention tant elle est occupée par une histoire de serpent qui a perdu son imperméable, une histoire qu'elle est en train d'inventer. Un peu plus tard, quelques pages plus loin, Laura Willowes est une femme devenue volontairement adulte le jour de la mort de sa mère, cela dérange moins, lui semble-t-il, de devenir adulte dans ce genre d'occasion, c'est moins tapageur, et puis c'est fait. L'enfance est derrière elle, n'en parlons plus. Elle s'active dans la maison.
Bientôt, elle n'est plus personne, elle ne se mariera pas, ses prétendants l'ennuient trop, ou elle leur fait peur. Ses plaisanteries sur les loups-garous, ses lectures improbables, son intérêt scientifique pour les herbes sauvages, ou son goût pour les fleurs l'ont jetée hors du monde. Tisonnier invisible, tisonnier imprévisible, fleur de caféier.
Laura Willowes est une héroïne de Jane Austen pour certains, une figure de la liberté et de la féminité pour d'autres, une métaphore de la femme écrivain pour moi. Laura Willowes pense, comme le poète Joseph Brodsky, que toutes ces catégories, enfance, âge adulte, maturité, maternité, vieillesse, sont des emprunts, des masques, une sorte de coquille d'abord petite et qui grossit et diminue à nouveau. À l'intérieur de cette coquille, quelque chose observe le monde, et l'exaspération de l'enfant devant la domination de l'adulte et la panique de l'adulte confronté à ses responsabilités sont de même nature. Brodsky écrit : " Une école est une usine est un poème est une prison est une académie est l'ennui avec des éclairs de panique. Dans la profession d'écrivain, vous n'accumulez pas d'expérience, mais des incertitudes, qui sont un autre nom de ce métier. " Pour Laura Willowes, une école est une buanderie est un poème est une cuisine est l'ennui avec des éclairs d'espoir.
En vérité, Laura Willowes ne pense pas, c'est un personnage de Sylvia Townsend Warner. Nous supposons des pensées aux personnages que les écrivains nous offrent, nous jouons à notre façon à la poupée. Nous nommons cela lire. La plus grande satisfaction de Laura Willowes est souvent de constater qu'elle ne pense rien, sinon à une odeur de résine, au murmure des abeilles, à une branche de sycomore, aux traînées sanglantes laissées par des fruits rouges écrasés dans sa paume, ou à une soupe d'orties printanière.
Laura Willowes, comme tous les écrivains, aime à repasser dix mille fois par le même sentier qui mène à la vieille maison de sa famille réduite en lambeaux. La clématite barre le porche, le massif de capucines est là. Elle désire que rien ne change alors que c'est impossible. Elle sait que la vie ressemble à une boule de neige qui grossit, tandis que s'atténuent les différences entre les lieux et les époques, que s'épaississent les contours de ce dont on se souvient, que la vitesse du temps qui passe grandit. Les mots sont notre réponse entêtée et stupide à l'irrévocable usure du temps.
Le lecteur s'arc-boute contre le temps qui coule : à travers Laura Willowes, à travers ses émois et ses silences, sa docilité apparente, son invisible mais bouleversant sens de l'observation, sa résignation apparente, sa rébellion profonde, son insolence essentielle. Il est happé par ce style si particulier, si puissant et pourtant si léger, la marche du cavalier, cette magie discrète.
Quand Laura Willowes naquit, nous dit Sylvia Townsend Warner, son père fut émerveillé par sa délicatesse, sa fine tête d'hermine, son long cou, ses grands yeux gris trop écartés, ses mains ravissantes. Il lui offrit un minuscule collier de perles pour nouveau-né. Quand il mourut, elle avait vingt-huit ans. Elle dut aller vivre chez son frère et sa belle-sœur à Londres. Elle ne fit pas plus d'histoires qu'à l'époque bénie où il la ficelait sous le poirier. Elle déplora seulement que l'eau y fût si dure, l'hiver si froid, et qu'on ne pût s'y promener pieds nus. Elle devint tante Lolly, la très indispensable et invisible tante Lolly, et tout le monde trouva normal qu'elle y perdît jusqu'à son nom à cause de deux nièces insignifiantes. Comme beaucoup de femmes artistes, elle était désormais une cinquième roue du carrosse qui fonctionnait parfaitement bien. Personne ne s'aperçut qu'elle pensait à autre chose. Elle était comme la fleur du caféier dont la racine pivotante a été atrophiée.
Dans le roman de Sylvia Townsend Warner, Laura Willowes, devenue tante Lolly, laisse les années couler sur elle sans broncher. Elle constate juste que sa broderie avance moins vite que le temps, et que sa belle-sœur Caroline est de ces mystiques au cœur dur, essentiellement peu compatissantes, et surtout soucieuses de la bonne administration des choses. Caroline l'incite ainsi à plier le linge dans les grands tiroirs des commodes : " Nous avons un bon exemple, dit-elle, le linceul était plié dans la tombe. " C'est en vérité fort encourageant. L'humour de Sylvia Townsend Warner est ravageur.
Un jour Laura Willowes entre chez un fleuriste.
Cette scène ressemble à la visite de Clarissa Dalloway qui ouvre le livre éponyme de Virginia Woolf.
La boutique du fleuriste est simple en apparence. Fruits, fleurs et légumes s'y entassent en désordre. Des pommes, des poires à la peau rugueuse, des noix et des châtaignes, et des œufs lisses et bruns, des navets terreux reposent à même le sol et un bouquet de chrysanthèmes grenat brille ardemment. Les branches de hêtres aux feuilles nervurées orange ont l'odeur de la forêt bruissante et obscure qui lui manque tant. Les chrysanthèmes et les branches de hêtres, elle les emporte dans sa chambre. Désormais, elle voit sa famille différemment, elle s'en est détachée. Aux rêveurs, il est aussi facile de ne jamais partir que de s'échapper sans crier gare.
Quand elle annonce à son frère qu'elle les quitte, qu'elle va rejoindre l'odeur des hêtres, qu'elle va vivre dans un village nommé Great Mop, dans les Chilterns, au fond du Buckinghamshire, il est furieux comme sont furieux les gens qui considèrent qu'on leur doit tout et que rien ne saurait leur échapper. Elle découvre aussi que les personnes qui prétendent gérer au mieux vos affaires à votre place vous ruinent plus sûrement que n'importe qui. Comment partirais-tu, dit-il, tu n'as presque pas d'argent, ton argent que j'avais placé a été englouti, ce sont des choses qui arrivent. Elle découvre à cette occasion qu'elle doit s'occuper désormais elle-même de ce peu qui lui reste. Cet homme pontifiant et sûr de lui, officiant entre bureau et fumoir, les doigts pianotant sur les boutons de son gilet, ne lui fait plus peur du tout.
Il n'y a pas d'enfance, ni d'âge adulte, ni d'âge mur, juste une boule de neige, et des contours qui s'atténuent au fil du temps.
Laura Willowes a presque cinquante ans quand elle prend sa vie en mains à cause d'une odeur de forêt, et de fougère, à cause des reflets ensorcelants d'une boule de chrysanthème.
Sylvia Townsend Warner a une théorie là-dessus. Laura Willowes fait un pacte avec le diable comme les autres ont fait un pacte avec l'écriture et cela revient bien sûr au même. " Est-il vrai qu'on puisse tisonner le feu avec un bâton de dynamite sans le moindre risque ? Si ce n'est pas vrai de la dynamite, en tout cas, c'est vrai des femmes. Elles savent, dit Laura Willowes en conversation avec le diable, qu'elles sont de la dynamite et elles attendent avec impatience le choc qui va donner un sens à leur vie. "
Ainsi peuvent-elles acquérir ce regard profondément détaché, qui ne juge pas, ne désire pas. Cela s'appelle une évasion réussie, la liberté enfin conquise d'être exactement ce que l'on est.
Il existe un cercle magique et relativement restreint des lecteurs de Sylvia Townsend Warner. Ils se répètent entre eux les phrases cinglantes et comiques - et tout particulièrement les exceptionnelles premières phrases - des livres de cette romancière anglaise morte à quatre-vingt-cinq ans en 1978.
Ils essaient de se procurer ses livres, et c'est une gageure. Tant à Townsend qu'à Warner, elle est inconnue au bataillon. A-t-elle d'ailleurs vraiment existé ? On le soupçonne, puisqu'il reste quelques traces de sa vie, un journal nerveux, subtil, paradoxal, plein d'échos de sa passion pour Purcell, Haendel, Bach, Pergolese, et pour une femme, Valentine Ackland, une poète comme elle.
L'écrivain David Garnett, l'auteur de La Femme changée en renard, assure qu'à trente ans, quand parut Laura Willowes, son premier roman, c'était une jeune femme élégante, brune, raffinée, excentrique et intelligente, aussi brillante qu'insolente. Ceux qui disent l'avoir rencontrée, cinquante ans plus tard, se souviennent d'une femme toute courbée, toute maigre, avec un visage en casse-noisettes, insolente, révoltée et brillante, éprise avant tout de liberté.
Il y a quelque chose de fantomatique, d'irréel, de furtif, de propice à la disparition chez Sylvia Townsend Warner. Ses héroïnes s'évanouissent dans la campagne, comme Laura Willowes. L'idéal zen, ne pas laisser de traces, elles l'accomplissent avec grâce. Et leur auteur, toute sa vie, et depuis, fit de même.
Elle a donné, dans son journal, une définition très ironique de sa vie : " I went nowhere, I knew no one, I did nothing. " Cela a la force d'une devise. Je ne suis allée nulle part, je n'ai connu personne, je n'ai rien fait.
Il fallut naître, cependant, dans une famille anglaise et excentrique, en 1893 à Harrow, et Sylvia Townsend Warner consacre sa jeunesse à la musique sacrée anglaise avec, dit-elle, la plus grande ferveur irréligieuse. Elle se dit stricte amoureuse de la vérité, ce qui lui interdit d'écrire toute autobiographie, car elle a trop d'imagination.
Marcher dans les mêmes chemins, scruter les ciels changeants, nommer les arbres et les plantes, faire de la confiture de fraises, visiter les mêmes boutiques, cueillir des roses, préparer le thé : la monotonie de la vie campagnarde anglaise lui convient. Elle note que les natures délicates éprouvent toujours un certain réconfort à préparer des tartines. Tout est bon pour repousser le masque familier de l'angoisse qu'elle sent si aisément se poser sur son visage. Penser. Se moquer. Comprendre.
Avec son amant secret, Percy Carter Duck, un musicologue lui aussi, elle discute de la Société des nations, ou de la masturbation chez les animaux. Elle tient pour certain que la connaissance est une forme de capitalisme. Et elle, l'érudite rebelle, s'engage du côté de la révolution.
En 1935, elle adhère au parti communiste ; en 1936, elle part à Barcelone, soutenir les républicains, avec un faible pour les anarchistes.
" Quand j'étais jeune, note-t-elle plus tard, ce qui m'émouvait c'était d'éprouver des chocs artistiques, amoureux ou intellectuels. Maintenant, ce qui me bouleverse, c'est de faire des choses moi-même. "
Alors on pense à Laura Willowes, qui part seule pour devenir Laura, et non plus tante Lolly, Laura qui se fie à ses visions et à ses rêves de sérénité, ne veut plus jamais être dépendante : " Lorsque je pense aux sorcières, dit-elle, je vois dans toute l'Angleterre et dans toute l'Europe des femmes qui vivent et vieillissent, aussi nombreuses que des myrtilles et aussi ignorées. Et à mesure que le temps passe, elles s'enfoncent dans la grisaille, alors que justement, s'il est une chose que les femmes détestent, c'est qu'on les trouve grises. Il peut paraître mesquin de s'en plaindre mais ce genre de choses, c'est comme une fine poussière qui peu à peu s'installe. "
Nous choisissons d'être sorcières -ou écrivains -, déclare Laura Willowes, parce que nous savons au fond de nous-mêmes comme nous sommes dangereuses, imprévisibles et extraordinaires.
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Mais avant tout c'est une styliste.
. Il connut l'ultime inquiétude de l'exil : il eut peur de rentrer chez lui ", écrit-elle à propos d'un courtisan chassé. Ces mots sont profonds. Ils sont aussi pure musique. Ils rappellent ce que Sylvia Townsend Warner disait en évoquant Stendhal : Plus on perd ses illusions sur l'intelligence et la raison, en voyant les folies qu'elles engendrent, plus on attache de valeur à l'émotion.
Comment oublier ce murmure qui clôt le journal : " Tout cela serre mon cœur fantôme, mon cœur de fantôme " ?
La liberté conquise, le regard détaché, cela s'appelle le style.
Geneviève Brisac