Nouvelle de Geneviève parue dans Elle, Lettres à mes filles, 22 mai 2006:

Mes chéries,

Je me suis assise devant la statue de Verlaine pour vous écrire cette lettre, ce petit mot. La pelouse est couverte de minuscules et vaillantes fleurs jaunes et blanches, le printemps fait faux bond. Les petites fleurs ont l'air gelées. Même la pie qui effleure les branches du cerisier semble ratatinée. Je vous écris, vous êtes si loin, j'ai froid. Je frotte mes grandes oreilles rougies par la bise, je serre un peu mon écharpe, je me lamente, vous n'êtes sûrement pas assez habillées, rien que d'y penser, j'ai froid Je pense soudain que c'est oui, l'essence du sentiment maternel : avoir froid par personne interposée, craindre un rhume qui ne vous est pas destiné.
Je dis sans que personne ne m'entende, j'espère que tu as mis un pull, pourvu que tu aies mis ton écharpe, et je prie, je t'en prie, ne prends pas froid !
Je me vois dans l'escalier, je m'entends au téléphone, prends ce gilet, enroule-toi dans ce châle, mes bras s'allongent, impuissants cependant. Ca ne fait rien ; tout à l'heure j'achèterai du tilleul, de la mélisse, des pastilles à l'origan, de l'échinacéa, tout ce qu'il faudra.
Mais vous n'êtes plus là, vous êtes grandes et mon inquiétude ressemble à la douleur de la mère du marin tremblante sur sa falaise. Le vent lui cingle les joues, ses larmes coulent pour rien. Une minute de silence pour la mère du soldat.
Je vous entends ricaner. On est bien au chaud sur la terre ferme dites-vous - si j'entends bien- te fais pas de bile, Bill. On sera jamais marins. On n'ira pas à la guerre.
Il y a d'autres périls pensè-je, et je croise les doigts.
C'est peut-être cela l'essence de ce qui peut et doit être sauvé dans notre périlleuse relation. Votre, notre irréductible sens de l'humour.
Vous ricanez (gentiment, of course)
Je peux vous entendre vous moquer de moi sans tomber en poussière sans me disloquer comme une poupée abandonnée.
Je vous entends vous moquer.
Et cela me fait rire à mon tour. Le ciel s'est dégagé. Les fleurs n'ont plus l'air tellement gelé.
C'est le mois de Mai.
Je sais, j'ai oublié de vous apprendre à faire la cuisine, et j'en savais trop peu pour vous enseigner les autres arts ménagers. Le tricot, la couture, les boutures, le repassage et les carreaux. J'ai oublié même le piano. Mais les histoires, vous en connaissez plus que tous les autres, et aussi qu'on peut et doit rire de presque tout, à condition de faire attention à ne faire de peine à personne.
Quand vous étiez petites, j'étais plutôt une mère intrépide. Ensuite je suis devenue craintive.
Little mum, chante Marie M. à sa mère. Little mum, I promise you, I ll stay safe, I tell you mum, don't worry, I ll be happy.
J' y compte bien, mes chéries.
your mum

Geneviève Brisac