Article paru dans l'édition du 31.03.06 du Monde des Livres :

L'émotion Duras

Quand les gens qui écrivent vous disent qu'on écrit dans la concentration, moi je dirai non, j'ai le sentiment d'être dans l'extrême déconcentration, je suis moi-même une passoire, j'ai la tête trouée."

Ainsi parlait Marguerite Duras dans les années 1970. Elle croyait au naturel, à la sincérité, et ne se souciait pas de faire l'article à son propre sujet. Elle ne pensait pas qu'elle devait avoir l'air sympathique ou intelligent. Le désir de fraterniser trouvait chez elle un profond écho, et elle prit la fâcheuse habitude de dire ce que l'on ne dit pas, sur elle-même, sur sa vie, sur sa manière d'écrire, sur sa vision de ses propres livres. Marcel Proust nota un jour qu'un écrivain parle toujours de ce qu'il ne faut pas. C'est à cause du besoin d'intimité, et le profond besoin d'intimité de Marguerite Duras lui aura coûté cher. Les écrivains sont des sortes d'Indiens qui ne devraient jamais accorder leur confiance à qui vient leur poser des questions. Au début, Marguerite Duras le devinait. Et l'on comprend que chez elle le désir de faire confiance fut le simple envers d'une méfiance de quatre sous dont elle voulut se débarrasser, par élégance, pour la beauté du geste.

Quand une journaliste du Figaro, Claudine Jardin, l'interroge en 1966 à propos du Vice-Consul, elle note les réticences, les hésitations, la brusquerie et le chagrin de cette interlocutrice aux manières d'étudiante qui semble tellement sûre de n'être pas comprise. "L'insuccès rend triste, le succès laisse indifférent", dit Duras. Jacqueline Piatier a écrit dans Le Monde qu'elle était moins pure que Colette. Elle est blessée, elle le dit. Erreur.

Il y a peu d'écrivains de cette puissance dont on se sera autant moqué, que l'on aura si peu pris au sérieux, parce qu'elle en disait trop, comme une magicienne qui donnerait les trucs du métier. Ce n'est pas William Faulkner (à qui elle ressemble - Les Palmiers sauvages pourraient avoir été écrits par Duras), Truman Capote (à qui elle ressemble plus qu'on ne s'imagine - De sang-froid est un livre d'ambition durassienne) ou Vladimir Nabokov, à qui elle ne ressemble pas, qui feraient des sottises pareilles.

Marguerite Duras n'est pas à la mode. Son oeuvre est passée aux pertes et profits des excès post-soixante-huitards. Son affectivité est embarrassante. Tout juste fait-elle l'objet de colloques universitaires organisés par des fidèles, tels le professeur Claude Burgelin, ou la chercheuse Catherine Rodgers.

AGAPES COMMERCIALES

C'est normal, me dit-on, elle est au purgatoire. Le purgatoire des écrivains morts commence quelques mois ou années après leur disparition, qui a d'abord donné lieu à des agapes commerciales. Et dure un certain temps.

Marguerite Duras est morte le 3 mars 1996, à presque 82 ans, alors elle est au purgatoire. On ne la lit plus, on ricane. On parle, en hochant la tête d'un air vertueux, de sa première époque, les années 1950, l'époque d'Un barrage contre le Pacifique, ou des Petits Chevaux de Tarquinia. La dolce vita et les colonies. Le temps où elle était un écrivain sérieux. Comme si, évoquant Picasso, on sauvait du désastre sa période bleue. On a oublié que, déjà en 1955, on la taxait de subjectivisme et d'inconvenance...

On parle en soupirant avec sollicitude des textes de la seconde époque, celle du Ravissement de Lol V. Stein et du Vice-Consul.

Marguerite Duras fut toujours un écrivain sérieux, une lectrice magnifique de Racine, de Proust, de Mme de La Fayette, de Virginia Woolf et de Robert Musil. Oreille absolue. Insolence toujours dérangeante. Elle avait horreur de la repentance, de la soumission. Le purgatoire lui va très mal.

Elle écrivit des romans, des scénarios, des pièces, pendant plus d'un demi-siècle, à partir de 1943, date de parution de son premier roman, Les Impudents, qu'elle trouvait mauvais et que Queneau admirait. Elle écrivit jusqu'à sa mort. "En vivant en écrivant", la devise de l'Américaine Annie Dillard, elle l'eût faite sienne, mélangeant les genres, l'oral et l'écrit, le fait et le commentaire, le journalisme, le théâtre et le cinéma.

Elle connut le vrai succès à 50 ans, avec Le Ravissement de Lol V. Stein, et la consécration en 1984, à 70 ans, avec L'Amant, un prix Goncourt qui déclencha une formidable agressivité.

La ténacité et la constance de Marguerite Duras, sa force de travail et sa détermination sont stupéfiantes. On a souvent glosé sur ses épigones hypothétiques, s'est-on assez avisé de l'influence réelle, profonde, qu'elle exerce sur les artistes d'aujourd'hui, qui cherchent à trouver une phrase nouvelle, des mots intacts pour capturer l'attente, l'enfance trahie, la solitude inconsolable, pour dire la jouissance revendiquée, la liberté humaine, la douleur. L'esprit d'insoumission.

Il n'y a pas d'époques Duras, il n'y a pas à opposer les années vietnamiennes, les années de guerre et les années 1970 : "Je me suis aperçue, écrit-elle à propos de L'Amant, qu'écrivant sur mon enfance, sur une certaine année de celle-ci, j'écrivais sur ma vie entière, toutes années confondues."

Et, relisant La Douleur, ce livre magnifique, on trouve, chimiquement pure, sa colère impuissante devant l'injustice faite à sa mère, devant l'indifférence des fonctionnaires du cadastre. On pense à Marie Legrand, la première de toutes les femmes qui hantent l'oeuvre et qui ont en commun de porter des noms magnifiques : Aurelia Steiner, Anne-Marie Stretter, Vera Baxter, Nathalie Granger, Lol. V. Stein. Elle est là, sous les traits de Madame Kats, dont la fille a été déportée, qui a donné son signalement partout, et qui dit mot pour mot : "Tout son linge est lavé, raccommodé, repassé. J'ai fait doubler son manteau noir, j'ai fait remettre des poches. J'avais tout mis dans une grande malle avec de la naphtaline, j'ai fait remettre des fers à ses souliers et j'ai mis un point à ses bas. Je crois que je n'ai rien oublié."

"Madame Kats défie Dieu", écrit Duras, et le silence qui tombe après cette phrase a une texture particulière.

C'est cette grandeur que traque la littérature, que cherche inlassablement Duras, qui donne la chair de poule, cette beauté innommable. Inoubliable. Ce goût de nommer les émotions qui peuvent couver des vies entières dans le corps.

Le purgatoire, quelle triste obligation, qui prive les lecteurs d'aujourd'hui de la force de cet étonnement intact.

Geneviève Brisac
Article paru dans l'édition du 31.03.06 du Monde des Livres