La tempête

Je suis montée dans un autobus au hasard. Le ciel était devenu noir, et la tête me tournait. J'avais les yeux pleins de larmes, à cause du vent. Nous avons longé les quais. La Seine mugissait, un dragon me suis-je dit. Son dos vert et violet, ses contorsions, un dragon en train d'ameuter les ténèbres. Il était à peine quatre heures de l'après-midi, et c'était la nuit ; des rafales de gouttelettes bouillantes ont giclé et trempé mon livre, un homme s'est levé et a claqué la petite fenêtre du bus. Il m'a souri. J'ai balbutié un merci confus, un je vais à l'hôpital inapproprié. Tous les clapets se sont rabattus en même temps. Tiens, nous sommes dans une boite roulante, me suis-je dit. Le monde ressemble si souvent à une fête foraine, grinçante et de mauvais goût. Nous sommes dans le train fantôme ai-je songé, et j'ai imaginé les ailes d'un vampire effleurant la vitre aveugle. Un squelette de géant nous barrant la route. Notre boite à roulettes lumineuse était mitraillée par des grêlons énormes. Un radeau moderne dans la ville zébrée d'éclairs. Indifférents, deux garçons roux endormis par l'orage ronflaient avec, sur le visage, des expressions niaises. Le tonnerre a redoublé comme un avertissement.
Les pivoines roses que tenait une femme aux cheveux noirs juste à côté de moi ont courbé leur tête, comme asphyxiées par la violence de l'orage. Leur merveilleuse odeur s'est répandue autour de moi, et j'ai pensé que les pivoines avaient une âme et que celle-ci s'envolait dans ce sillage délicieux.
Nos âmes, malodorantes en général.
J'ai regardé le numéro de l'autobus. 89. Et j'ai tressailli. L'âge de mon père, l'âge de papa ai-je murmuré. Je ne sais jamais, dans mes pensées, comment nommer les personnes qui me sont le plus proches. Chéri. Doudou. Ou simplement François. Minouche, ma douce, ou plutôt Marguerite. Avoir de la tenue quand on songe aux siens, oui, j'y pense comme à un élément notable de respect de soi et des autres. Eviter le ramollissement sémantique, les mots gnangnan qui habillent nos pensées mièvres. Et l'inverse aussi bien.
L'autobus 89 a fait une embardée pour éviter un chien énorme, dérivant sur la chaussée transformée en torrent. J'ai capté au passage son regard, et j'ai tourné la tête. Gênée.
Je luttais contre les tentations superstitieuses. Si je suis montée dans cet autobus aux armes rouillées de mon père, 89 ans,- il aura 89 ans dimanche, c'est qu'il vivra. Si ses portes se sont ouvertes pour moi au moment où la tempête s'abattait sur la ville, c'est que dieu pardonne mes manquements dont je ne veux même pas parler, auxquels je ne veux même pas penser. (Mes manquements épouvantables, cette dureté de cœur, cette dureté d'oreilles, comment ai-je pu ne pas entendre son message, la nuit passée.)
L'autobus 89 roulait maintenant vers l'hôpital, vers la chambre où m'attendait mon père. Mais m'attendait-il, que lui avaient-ils fait, on ne sait jamais rien de ce qui se passe derrière les hauts murs des hôpitaux, on téléphone cent fois, ou mille, on se rend ridicule, on importune, votre père se repose, le docteur va passer, il a été transfusé, perfusé, intubé, contrôlé, les voix rebondissent contre les parois jaunes et impersonnelles des chambres, les oreilles fatiguées du personnel de garde, lassé des éternelles mêmes situations désespérées et agaçantes.
Chauffeur, arrêtez-vous a crié une femme devant moi, il faut sauver ces chiens….Plusieurs chiens flottaient en vérité autour de nous, de gros chiens aux formes de nuages lourds, des noirs et des gris, et des jaunes, plusieurs chiens visiblement noyés. L'autobus avait du mal à avancer contre le courant. J'ai tenté de reprendre ma lecture. La vie est-elle très solide ou très instable, demandait Virginia Woolf, je passerai comme une brume sur les vagues. Et puis cette phrase : je suis si troublée par le transitoire de la vie humaine que souvent je murmure un adieu après avoir diné avec Roger. Hier je me suis demandé combien de fois encore je reverrai Nessa. J'ai secoué la tête, pour chasser la tentation d'apitoiement que je sentais monter. Fais chier Virginia, ai-je murmuré entre mes dents. Deux rangs plus loin, une femme dodelinait constamment de la tête, et ce geste m'a inquiétée, comme s'il s'agissait d'un reflet caustique, d'une caricature aperçue du coin de l'œil.
- Chauffeur, arrêtez-vous, a crié une autre femme vêtue d'un imperméable beige. Elle avait un visage rectangle, des rides énergiques, des cheveux rares et couleur laiton, des mains immenses qu'elle agitait. Vous ne voyez donc pas ces pauvres animaux ?
Je n'avais aucune envie que l'autobus s'arrête. Il y a un règlement, pensais-je, des arrêts, une charte, les autobus ne s'arrêtent pas comme ça, pour ramasser des bêtes en péril. On n'arriverait pas souvent au port ! Je suis pressée, moi, avais-je envie de hurler. Mon père m'attend. Papa souffre, il est seul, dans l'obscurité glauque, le temps presse, les chiens attendront. D'ailleurs que peut-on espérer faire pour des chiens inconnus et aux trois quart morts quand on s'est montré incapable d'entendre le message nocturne de son propre père. J'ai surpris des heures plus tard sa voix cassée enregistrée par le répondeur. Ma chérie, s'il te plait, je crois que c'est le cœur, je ne peux plus bouger ma jambe, un temps long, des bruits innombrables, bruit de choses qui tombent, un cendrier peut-être, une chaise, un verre , frottements, bruits obscurs et sans nom, le répondeur a tout enregistré comme dans les films policiers, bruits qui s'éternisent, la vie résiste, et puis les pompiers arrivent, bonjour monsieur, que se passe-t-il, ne bougez plus, attention la tête, soulevez votre bras, on va vous transporter , votre jambe, tout va bien se passer, alors vous êtes tout seul, ne bougez plus, on va bien s'occuper de vous.
Moi, je ne suis pas là, je devrai être là. Mais je n'ai rien entendu. Rien.
Ils ont appelé des urgences, douze heures plus tard.
Douze heures de trahison.
Me voici.

L'autobus 89 s'est arrêté à la station Luxembourg. Des gardes mobiles se tenaient devant les grilles fermées. Des photos géantes arrachées par le vent dérivaient et se gondolaient sous la pluie noire.
Un homme et une femme sont montés portant dans leurs bras deux chiens dégoulinant d'eau brune. Une odeur fétide s'est répandue le long des banquettes trempées. J'ai eu une pensée pour les pivoines, leur parfum insuffisant.
-La tempête se calme un peu, a dit la femme aux fleurs. J'espère qu'il n'y a pas eu de coupure d'électricité à l'hôpital, ils opèrent ma sœur depuis deux heures. Elle s'appelle Vanessa.
-Je me demande combien de fois encore je reverrai Nessa, ai-je murmuré.
-J'ai eu la bouche sèche, et mon cœur a battu.
-Pardon, a dit la femme ?
-Elle est où, ai-je demandé ?
-Service du professeur Lerner, c'est le plus fort. La voix de ma voisine s'était brisée sur ce beau nom de Lerner, mais je sais que je suis la seule à m'en être aperçue. Saül Lerner, on dit qu'il a des doigts d'or.
J'ai songé avec amertume que nous nous consolons facilement, et que les chirurgiens à qui nous confions le destin de nos proches, nous les nommons toujours, d'une manière tellement enfantine, le meilleur.
-Lerner, ai-je dit, d'une voix incertaine.
L'autobus s'est arrêté devant l'hôpital et nous sommes entrées ensemble. Il m'a paru que nous venions de lier nos destins. Elle m'a offert deux fleurs.
Pour votre père, a-t-elle précisé. Les hommes aiment les fleurs, plus qu'on ne le dit et on le leur en apporte jamais. Les chambres ici sont si tristes.
Mon père a souri quand je suis entrée. Un sourire d'une générosité totale. Un pauvre sourire quand même.
-Tu viens de rater le professeur Lerner, a-t-il dit, un homme formidable, c'est lui qui va m'opérer.
-Quand ?
Il n'a pas eu le temps de répondre, Deux infirmiers étaient entrés derrière moi et l'emportaient sur son lit à roulettes. Il a continué à parler, je l'ai vu s'éloigner, personne ne l'écoutait mais il continuait la conversation de cette manière courtoise qui est sienne.
J'ai mis les fleurs dans le verre à dents.
Je l'attends.

Geneviève Brisac


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