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La liberté
guidait nos pas
Ballerines. Quand je
serai grande, je serai danseuse. Je courbe élégamment
les bras au dessus de ma tête, je traverse la pièce, un
deux trois, jeté, plié, allez mesdemoiselles, nous sautillons
et nous croyons voler. Je peux presque entendre les applaudissements.
Les ballerines s'appellent encore demi-pointes, elles font moins mal
que les vraies pointes, qui sont des chaussures de torture aux longs
rubans de satin. Elles sont roses ou noires. Personne n'imagine le destin
démocratique et radieux qui attend les ballerines noires à
la semelle fine et cambrée comme une langue de chat.
Denise, la jolie fille qui s'occupe de nous, en porte avec une jupe
vichy, et jambes nues. Elle est notre idole. Elle copie Brigitte Bardot,
dit ma sur. Je ne sais pas qui c'est, mais le message est clair
: les ballerines incarnent la liberté sexuelle et la liberté
tout court. La légèreté.
Elles sont le contraire de nos chaussures à lacets et à
semelle de plomb, elles sont un pied de nez aux escarpins à talons
des dames maquillées. Elles vont avec un tas de gestes merveilleux
comme, manger le croûton de la baguette avant de remonter à
la maison, bavarder avec un clochard, siffler en faisant du vélo
sans les mains, fumer une cigarette dans la rue, sourire aux garçons.
Courir plus vite qu'eux. Les ballerines sont un signe de reconnaissance,
en porter c'est comme marcher pieds nus, mais sans se blesser. (J'essaie
pendant quelques mois de marcher pieds nus, mais l'hiver vient à
bout de ma radicalité.) Avantage de la modération : Les
ballerines peuvent se porter avec un collant.
Tous mes amis et même les autres pourront en témoigner
(dans l'hypothèse où ils regardaient nos pieds, ce qui
n'est pas avéré, beaucoup, je le crains, ne regardaient
rien du tout, plongés dans leur journal, ou dans leurs discussions,
ou bien la tête dans les étoiles), je n'ai jamais trahi
les ballerines noires de chez Repetto.
Je dis Repetto, mais pour moi, c'était les ballerines noires
de chez Gepetto, le père de la marionnette Pinocchio, et c'est
pour cela que je les aimais.
On ne peut pas en dire autant de tout le monde. Dénonçons
les traitres, puisqu'il le faut. Celles qui sont passées aux
converses, aux tennis, aux babies, aux bensimon, aux chaussures chinoises
en velours noir. Celles qui ont pris goût aux talons de huit centimètres
et même davantage.. Celles qui
. Les bottes cavalières,
les cuissardes, les mocassins, tous les prétextes étaient
bons pour que s'efface et disparaisse de nos trottoirs, de nos diners,
la modeste ballerine noire, souvent ravalée au rang pitoyable
de pantoufle au bas du lit.
Et puis, comme pour tant d'autres choses, et preuve supplémentaire-
s'il en était besoin !- de la nature cyclique du temps, la mode
des ballerines est revenue.
Des personnes que je préfère ne pas nommer en ont plus
de dix paires, que dis-je, plus de vingt paires, de formes et de couleurs
variées. Des ballerines vertes ou rouges. Ou jaunes. Des ballerines
bicolores, à pois, et même, horreur suprême, à
talons dorés.
Je ne sais si je dois m'en réjouir, ou en pleurer.
Geneviève Brisac
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