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Marion Milner,
la téméraire
Ou :
La révolution lente des petites quantités.
En 1926, au moment où
Virginia Woolf écrivait Une chambre à soi, une autre femme,
Marion Milner, une autre Anglaise, -quel drôle de mot, à
l'allure simultanément raide et ondulée !- entreprenait
un travail plus philosophique que littéraire- mais où
est la frontière et qui nous le dira ?- qu'elle finit par intituler
Une vie à soi, quand il parût en 1934.
Une vie, une chambre, n'est-ce pas, en l'occurrence, exactement la même
chose ?
Le plus extraordinaire, c'est que, quatre-vingts ans plus tard, elles
me paraissent toutes deux, incroyablement modernes, et même presque
trop modernes pour être encore véritablement entendues
(mais je vois que je continue, vaille que vaille, à transporter
avec moi, telle la tortue avec sa maison, cette vieille idée
de progrès, progrès personnel, progrès de l'humanité,
j'ai beau tenter de m'en défaire, elle fait, je le crains, partie
de ma personne.)
Ce premier livre de Marion Milner, je vais y venir, ce premier livre
commencé à vingt-sept ans, terminé sept ans plus
tard, vers ses trente-quatre ans, un livre témoin et compagnon
de ses années préanalytiques, Une vie à soi,
fait partie de moi. Nous sommes faits des livres que nous avons lus
et relus comme nous sommes ce que nous mangeons, respirons, regardons.
J'ai lu ce livre au moins sept fois, comme on tourne sa langue dans
sa bouche, je le relis chaque fois avec le même étonnement,
comme on fait une promenade connue par cur et dont on ne souvient
pourtant jamais. Les livres les plus proches sont comme les êtres
aimés : opaques et si familiers que leur mystère et leur
complexité nous semblent résister même à
la description.
Relisant Une vie à soi non plus pour mon plaisir, mais
dans le but d'en parler, d'en écrire, et à l'intention
d'un public mille fois plus compétent que moi, les lecteurs de
Penser/Rêver, vous, qui êtes en train de me lire, il m'advint
que je n'y compris plus rien. Soudainement il s'échappa, et comme
Suzanne, la patiente et sujette d'un autre livre magnifique et patient
de Marion Milner, Les Mains du Dieu vivant, je pus m'écrier
que j'avais perdu mon âme, et que le livre désormais n'était
plus à l'extérieur de moi, ni à l'intérieur,
d'ailleurs, chlouitch, désintégré, comme ces images
informatiques qui disparaissent dans un petit bruit inquiétant.
Comprendre : prendre avec soi. Expliquer : déplier ce qu'on avait
pris avec soi (et plié.) Je croyais avoir compris, et soudain,
je ne pouvais ni ne savais expliquer.
(digression sur que veut une femme)
Je ne me déclarai pas battue,
je tentai une manuvre. J'allais réaborder le continent
englouti par un autre chemin. Je m'attaquai aux autres livres de cette
psychanalyste. J'allais écrire : cette douce psychanalyste, car
j'ai toujours imaginé Marion Milner comme une femme aussi douce
que libre, entêtée mais tranquille, patiente, très
patiente, sûre, au fond, de quelque chose, mais de quoi ? Une
personnalité de femme très différente de celle
de Virginia Woolf : opposées et pourtant réunies par le
goût d'être soi : quoi de plus inportant que d'oser être
soi-même ? VW et MM. J'ai toujours pensé que c'était
là la plus haute morale. Oser lutter pour être soi-même.
Entièrement. Et à n'importe quel prix. C'est, pour une
bonne part, le fait de bien écrire qui agace les gens, disait
Woolf, qui écrivait si bien, au grand dam de ses pairs, et, si
je ne me trompe, il en a toujours été ainsi. Ils appellent
cela de la prétention ; et qu'une femme écrive bien et
qu'elle écrive dans le journal, c'est la fin de tout. Hé
bien tant pis.
Munie de ces sacrements fragiles, démunie
de tout, je plongeai, c'est le mot, dans l'étude du cas de Suzanne,
schizophrène au visage botticellien. Je transportai partout avec
moi et on d'infinies précautions le vieux livre recouvert de
papier cristal. Il m'était devenu une sorte de fétiche,
je le lisais partout. J'en sortis ravagée. Les dessins de Suzanne,
autour desquels s'organisait le travail d'interprétation de Marion
Milner, ses intuitions comme ses impasses, hantaient mes rêves.
J'étais encerclée par des canards phalliques au regard
mort, j'étais la passagère en forme d'allumette de bateaux
en perdition sur une mer en furie, moi aussi je me remettais à
dessiner, comme à quinze ans, des arbres aux racines en forme
de dents pourries,en forme de chevelures hérissées à
l'envers, des arbres aux bras déchiquetés, des mâchoires
contenant des yeux aveugles. J'avais mal, une vilaine vieille petite
bonne femme s'était nichée dans mon thorax, j'eus peur.
Je n'en dirai pas plus. Je fermai le livre, le cachai sous une armoire.
J'ai une longue habitude des trucs qu'on cache provisoirement sous les
meubles, sous le tapis, sous le lit. Je sortis, et respirai profondément.
Trop près de Suzanne, je ne voyais plus le ciel. Je m'étais
malencontreusement servi de la part empathique et féminine de
mon cerveau pour approcher son cas. J'avais raison. Et j'avais tort.
Parfois il n'est pas nécessaire de fréquenter de trop
près, avec trop d'empathie, les frontières douteuses entre
créativité et maladie mentale. Je remontai sur la terre
ferme. Se documenter plus largement me dis-je. La pensée rassure,
la pensée qui vous tient hors de soi, oublieuse de soi. Neutre
et savante. Je croisai C. Jung, Melanie Klein, D.W. Winnicott, et Masud
Khan. J'appris ainsi que le véritable combat de toute la vie
de Marion Milner était lié au désir de peindre,
et le cur de sa réflexion, une étude sur la nature
du processus créatif et ses liens avec la perception interne.
Son vrai et profond souci était la quête de la joie, le
lien entre volonté et imagination, la définition de la
réalité. Qui se demande vraiment ce qu'est le monde réel
? Le monde là-dehors, extérieur et séparé
et réel ? Comme sont mystérieux et passionnants, me dis-je,
les petits chemins de contrebandiers qui nous font circuler d'un monde
à l'autre. De la psychanalyse à la littérature,
de la folie à la pensée. Et surtout, plus que tout, les
petits chemins qui nous ramènent -sans que nous comprenions pourquoi
ni comment-, à notre destin, à ce qui était écrit.
Dans la main de Dieu, aurait dit en souriant Marion Milner. La large
patte ouverte et indulgente de celui qui comprend tout. (et nous, agités
et perdus dans les lignes de cette main énigmatique.)
Et je revins vers elle.
Ainsi en I926, une toute jeune femme, après la lecture des Essais
de Montaigne - je suis moi-même la matière de mon livre-
décide de tenir le journal honnête, le plus honnête
possible, de ses sentiments et de ses perceptions. Elle est psychologue
de formation, elle a tout pour être heureuse lui semble-t-il,
et pourtant sa vie n'est pas comme elle désire qu'elle soit.
Elle constate qu'elle se sent coupée des autres, elle est tout
le temps à la recherche de quelque chose, tout le temps un peu
égarée, en retard, ou gênée, intimidée
ou déçue. Elle note : je n'arrive jamais à m'oublier.
Elle décide de mettre en uvre plusieurs techniques pour
se découvrir elle-même, non comme elle se voudrait, mais
comme elle est vraiment. Première méthode, l'écriture
automatique. En ressort un vague et contradictoire sentiment océanique,
des aspirations vives, intenses, confuses aussi. Deuxième méthode
: comme un Descartes féminin, Marion Milner se met à faire
des listes. Elle applique le doute méthodique à la vie
quotidienne. Elle suppose que, comme les chats, nous avons du avoir
un sens- désormais émoussé- de ce qui est bon pour
nous, ou mauvais.
Elle relit l'enregistrement des pensées qui furent les siennes
durant une journée. Le résultat est effroyablement vexant.
Elle, si subtile, si intelligente, si différente des autres jeunes
femmes de son âge, -du moins c'est ce qu'elle croyait- a presque
tout son temps de pensée quotidien à se préoccuper
de ses cheveux, et à faire admirer sa nouvelle coupe par diverses
personnes. Puis elle s'est demandé si F. l'avait trouvée
fascinante. Au diner, tout le monde a remarqué combien elle parlait
bien, et ensuite elle a collé des photos avantageuses d'elle-même
dans son album. Comme il est facile de tomber dans l'erreur qui consiste
à s'imaginer que l'on est unique.
Ainsi ce 11 Janvier : " j'ai découvert où va une
grande partie de ma pensée. Je pense à ma robe et à
des chaussures neuves. "
L'expérience du journal n'est pas tout de suite concluante, le
procédé qui consiste à énoncer simplement
les choses ne peut être suffisant. Ce n'est pas ainsi que les
choses se passent dans la pensée, mais Marion Milner est la chercheuse
d'âmes la plus patiente, la plus acharnée qui soit. Et,
comme tous les vrais aventuriers de l'esprit, elle n'a pas honte de
ce qu'elle met au jour : Encore envie de chapeau, de chaussures. Elle
est jalouse d'un regard, éprouve des sentiments de mesquinerie,
de bluff. Ses angoisses s'intensifient. Peur de parcourir un compartiment
de train en passant devant les gens, peur de traverser la rue, de s'imposer
dans un groupe. Et puis surgissent les bonnes surprises.
Elle s'aperçoit qu'elle peut accéder à un autre
mode de relation avec la réalité. Elle peut sortir d'elle-même,
être absorbée par un morceau de musique, par des mouettes
dans le ciel, elle découvre le geste zen du tireur à l'arc
: lâcher prise, elle explore les voies du détachement,
et le plaisir l'envahit. Désormais elle est présente.
Et la beauté du monde lui est donnée. L'extase. Elle se
fond dans l'univers. Elle trouve sa respiration profonde. On pourrait
imaginer alors que le livre est fini.
Mais Marion Milner n'est pas une apprentie gouroue, une baba-cool avant
la lettre, ou une candidate à l'ashram. Elle pense trop. Elle
ne veur pas renoncer à penser. Elle ne veut pas renoncer à
sa part " masculine ", si durement et si récemment
conquise, ni à sa part " féminine ": concept
et percept, elle veut se servir de tout ce que l'être humain a
à sa disposition pour penser plus loin, plus juste. Elle a compris
que ce qu'elle cherche est plus complexe. Et puis les inépuisables
guets-apens de la vie ordinaire lui montrent vite que les moments de
joie océanique lui échappent comme du sable entre les
doigts, comme la vie qui file. Et plus moyen d'y retourner puisqu'ils
surgissent indépendamment de l'exercice de sa volonté.
Elle se met alors à la recherche de règles.
Au même moment, Virginia Woolf note dans son journal :
" L'important dans un livre est de créer un espace dans
lequel vous introduisez tout naturellement ce que vous avez à
dire. Comme ce matin où j'aurais pu dire ce que dit Rhoda. Cela
prouve que le livre en lui-même est vivant parce qu'il n'a pas
écrasé la chose que j'avais à dire, mais qu'il
m'a permis de la glisser sans la moindre compression ou la moindre altération.
" Et c'est exactement la même démarche. Les pensées
doivent subir un entrainement permanent, un assouplissement permanent
pour accueillir la vie, ses frémissements. Etre constamment prêt
à voir et à accepter tout ce qui vient. Et Marion Milner
se débarrasse du fardeau de ce qu'elle appelle sa " pensée
aveugle ", habitudes d'enfant, f atras d'idéaux mal digérés,
fausse conscience de soi, pour aller de ce côté (et on
continue !!!)
Geneviève Brisac
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