La nouvelle ère

Vendredi, c'était plié, comme on l'écrit dans les journaux sportifs auxquels nous empruntons tous désormais notre langage. Vendredi soir à Paris, tandis que l'orage grondait et que les grêlons s'abattaient sur la ville, une cinquantaine de personnes, des professeurs, des psychiatres, des étudiantes, des écrivains discutaient âprement dans la salle du sous-sol d'une librairie de l'est de Paris des lendemains du second tour. Tout le monde était arrivé la tête basse, trempé par la pluie froide, et comme ramené à une réalité glaçante.
Le premier réflexe, le plus spontané chez l'être humain, c'est la recherche du bouc émissaire.
Un médecin et un militant du Parti Socialiste ont donc attaqué Ségolène Royal, son féminisme qui les avait inquiétés : elle est, disaient-ils sans rire, comme une petite fille trop têtue, trop violente, pas assez ceci ou trop cela. Oui, ils se permettaient ces jugements condescendants. Et le plus étrange c'est que nous parlions tous au passé d'une élection qui n'avait pas eu lieu.
C'est la première leçon que je tire de cette si longue campagne électorale : Le virtuel l'a emporté sur le réel, le sondage sur le dépouillement, le commentaire sur le débat, le rouleau compresseur médiatique a montré ses nouvelles ressources. On ne parle que de contrôle du CSA, d'égalité des temps de parole, mais c'est un trompe-l'œil. J'en ai eu la démonstration le soir du fameux débat où tout devait se jouer, et où tout s'est joué, effectivement, probablement, peut-être.
Je suis un écrivain, pas une analyste politique, je ressens et décris les choses, je ne prétends pas à davantage.
Donc ce soir-là, le 2 Mai, il y avait eu le coup d'éclat de l'ouverture à François Bayrou, puis le meeting au stade Charléty : la définition d'un espace politique différent, tenant compte de la destruction de l'union de la gauche et des aspirations d'une jeunesse inquiète. Chaque jour la candidate de gauche témoignait de son énergie, de son instinct politique, de sa créativité concrète. Elle ne cessait d'incarner une nouvelle manière de faire de la politique, elle répétait que les vies valent plus que les profits, et elle ouvrait à droite, au nom de la démocratie, et des vertus de l'entreprise individuelle. D'un même mouvement.
Et puis, le commentaire s'est mis en route. Et j'ai moi-même douté de ce que j'avais éprouvé. C'est la force de la télévision : les commentaires vous font remettre en question vos propres sentiments, vos propres observations, vos convictions.
En quelques heures, il est redevenu majoritaire de réutiliser le vocabulaire sexiste de la compétence masculine contre les énervements féminins. Le temps de l'ordre tout court l'avait emporté contre l'ordre juste.
Ce soir, La peur a gagné contre l'espoir. La misogynie a vaincu la modernité, même si Ségolène Royal a montré à tous ce que signifient les mots courage, fierté, endurance et espoir.
Les promesses électorales aux plus nantis ont vaincu l'appel aux forces vives pour une fraternité différente.
La France où je vis est donc, tant pis pour nous, trop craintive pour ne pas voir que nous ne nous sauverons pas seuls. Pour le moment.


Geneviève Brisac
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