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Petit texte sur "Afrique" de Karen Blixen....
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L'Afrique de Dona Quichotta de la Mancha
" J'ai possédé une ferme
en Afrique, au pied du Ngong. " Cette phrase, la première
du livre le plus célèbre de Karen Blixen, "La ferme
africaine", fait partie de ces premières phrases immortelles
à quoi se résume bien souvent la connaissance que l'on
a d'un écrivain. Elle incarne le malentendu qui a réduit
l'un des plus grands écrivains du XX siècle à un
personnage hollywoodien, celui de la baronne excentrique, pleurant-
sans larmes et avec vaillance- ses plantations de café perdues,
ses serviteurs fidèles, et son amour défunt, le chasseur
de fauves et grand aviateur Denys Finch Hatton. Meryl Streep a supplanté
Isak Dinesen, le nom de plume de l'écrivain danois. Les mille
pages du beau livre intitulé "Afrique" qui paraît
aujourd'hui dans la collection Quarto des éditions Gallimard
sont l'occasion de lire vraiment celle qui ne cessa de réfléchir
sur le destin, l'orgueil, la liberté, la beauté, la manière
de rester digne. De lire celle qui, comme l'a dit Hannah Arendt, savait
mieux que personne l'art de conter, qui est l'art de transmettre le
sens sans le définir.
Evidemment, Karen Blixen y mit du sien. Non contente d'avoir plusieurs
noms, Tanne et Karen, Tatiana et Titania, et même Isak, celui
qui rit, elle eut plusieurs vies, plusieurs silhouettes, plusieurs visages,
presque impossibles à superposer. Elle était Schéhérazade
et baronne, chasseuse de lions, amoureuse d'une somptueuse pivoine blanche,
énorme et unique qu'elle avait eu le tort de cueillir, peintre
en salopette sale, cuisinière passionnée. Reine du brouillage
des pistes, animal sauvage aux immenses yeux noirs, errante définitive
aux airs de sorcière des bois, elle ne se laissait pas facilement
approcher, et résistait aux clichés en les endossant tous,
avec une aristocratique indifférence. A vingt-cinq ans, intrépide
et le regard fixé sur les lointains, elle disait : Vivere
non est necesse, navigare est necesse. Puis elle déclara,
consciente des risques qu'elle avait pris : Je respondray. Et
enfin, revenue de Ngong, le corps brisé et l'âme anéantie,
elle osa en rire : Dieu aime les plaisanteries. Trois épigraphes
pour trois moments de l'histoire comme elle aimait à le penser.
Elle était la fille adorée d'un
père aux tendances anarchistes, qui avait participé
à la Commune de Paris, fraternisé avec des tribus Sioux
et Pawnees, chassé le daim la nuit, avec eux. William Dinesen,
écologiste farouche se pendit quand elle avait dix ans. Ingeborg
Dinesen, la mère, une suffragette férue d'éducation
et de littérature éleva seule ses cinq enfants.
Karen Dinesen ne supportait pas la pesante vie familiale, elle dessinait,
regardait par la fenêtre, et lisait sans cesse, Dumas et Nietszche,
Homère, Byron et Shakespeare son préféré,
pour "La Tempête" et "Comme il vous plaira".
Elle lisait inlassablement la Bible, et parfois Soeren Kierkegaard,
dont elle louait la probité. Elle publia ses premiers textes
à 22 ans, en 1907. Ils n'intéressèrent personne,
elle renonça, et n' y revint qu'à cinquante ans passés.
Entre temps, il y avait eu l'Afrique.
Elle débarqua à Mombasa le 14 Janvier 1914, et épousa
le baron Bror Blixen, le jumeau de son premier amour. Elle appris
quelques semaines plus tard qu'il lui avait transmis la syphilis.
"Afrique", rassemble donc les textes que la désormais
baronne Blixen a consacré aux dix-sept années passées
dans les montagnes de Ngong. "La Ferme Africaine", les"
Lettres d'Afrique" envoyées à sa mère et
à son frère Thomas, et "Ombres sur la prairie",
qui vient ajouter aux portraits écrits à la fin des
années trente, celui de Farah Aden, le complice et le bras
droit, l'allié et le différent, celui qu'elle nomme
grand prêtre à l'équité indéfectible
et à la voix gutturale, douce et moqueuse. C'est un texte
essentiel. On y trouve un mélange exaltant et unique de description
lyrique des paysages et des êtres, des ciels inouis, une réflexion
inlassable, un humour cinglant, et tellement d'histoires. Et puis
elle classe les choses de la vie. " Nous faisions la différence
entre la respectabilité et la distinction et classions nos
amis et connaissances, humains, ou animaux, sous l'une ou l'autre
de ces rubriques. " Pour Karen Blixen, les animaux domestiques
sont respectables,- les chiens innombrables, les vaches fragiles,
les moutons, dont la ferme fourmille,- mais les animaux sauvages sont
en relation directe avec Dieu. Elle écrit des pages bouleversantes
sur deux girafes dont la petite tête gracieuse dépasse
d'une caisse dans laquelle on les expédie à Hambourg.
Elle sait qu'elle est du côté des flamants roses et des
antilopes, du côté des gnous et des lions, même
si cela lui coûte le respect et la considération des
hommes d'affaire, des colons, et des administrateurs, et même
si les forces en présence sont par trop inégales. Elle
est du côté des cigognes qui relient Rungstedlund à
Mombasa, ces cigognes héroïnes de son conte préféré,
une fable ironique et profonde sur les figures du destin. Ses alliés,
ce sont les exilés et les saltimbanques, les solitaires chevaleresques
comme Berkeley Cole, un gentleman de l'époque des Stuart, aussi
silencieux qu'un chat. Ou comme Denys Finch Hatton, qui lui apprit
le latin et le safari, l'aima à sa manière, l'écouta
raconter les histoires, mourut en vol. On vit bientôt, dit Karen
Blixen, des lions sur sa tombe, formant ainsi pour lui un monument
africain. Et je songeai, écrit-elle, que Nelson, à Trafalgar
Square, n'avait droit qu'à des lions en pierre.
La ferme africaine est faite de cinq morceaux, cinq piliers de la
sagesse, le premier s'intitule Kamante et Lullu, Kamante est le cuisinier
inoubliable, le grand chef plein de sagesse, le kikuyu boiteux, A
Kamante et à sa technique pour faire la soupe, l'on doit la
définition de la littérature selon Karen Blixen : comme
lui, d'une histoire, elle faisait une essence, de l'essence elle faisait
un élixir, et avec l'élixir, elle se mettait à
composer l'histoire. On n'en finirait pas de méditer cette
prodigieuse définition.
Quant à Lullu, c'est une antilope libre et impeccable.
Geneviève Brisac
Karen Blixen . Afrique. 1136 pages, 25 euros. Traduction d'Alain Gnaedig.
Très belle préface de Martine Bacherich.
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