Petit texte sur l'art de la nouvelle....
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Les cinq minutes les plus importantes
Ou
En apnée

" Observez perpétuellement, observez l'inquiétude, la déconvenue, la venue de l'âge, la bêtise, vos propres abattements, mettez sur le papier cette seconde vie qui inlassablement se déroule derrière la vie officielle, mélangez ce qui fait rire et ce qui fait pleurer. Inventez de nouvelles formes, plus légères, plus durables. C'est ce que préconisait Virginia Woolf , et fidèle disciple, je décidai un beau jour de m'y soumettre. Observer, me répétais-je, cette seconde vie, inventer, me répétais-je, de nouvelles formes, n'est-ce pas le but plus ou moins avoué de n'importe quel écrivain ?
Je sortais, il faut le dire, d'une sale dépression, observer mes propres abattements, je comprenais ce que cela pouvait vouloir dire.

Depuis quelques années, je travaillais à un gros roman. Je dis ces mots délibérément et sans sourire. Enfin presque. Ce gros roman, tout le monde m'en parlait. Il faudra bien que tu t'y mettes, me disait-on et ces locuteurs étaient les mieux intentionnés du monde. Arrête d'écrire des nouvelles, les Français n'en lisent pas. Foin du petit roman féminin, intimiste, nombriliste, montre-nous de quoi tu es capable, ose, comme le disait aussi Woolf à propos de Jane Austen, affronter le monde, sors de la maison, de l'univers confiné des femmes et de la famille, abandonne les enfants, entre dans l'armée des lettres, engage-toi, pense à Joyce, pense à Faulkner, le grand roman est polyphonique et politique. Et cætera. Or j'avais une idée. Je la mis en pratique. Je tenais mon roman, je lui donnai pour titre l'Engagement. Il était plein de personnages, compliqué d' intrigues croisées, avec en toile de fond, une polémique sur la mondialisation en littérature, le marketing, la tectonique des plaques entre le Nord et le Sud, et la scénarisation littéraire. Le tout s'organisait autour des archives d'un grand écrivain mort. Mais quelque chose clochait. Je m'ennuyais. Je faisais - plus ou moins, vous savez comme sont les écrivains, toujours en quête d'évasion- mes heures, mais je m'ennuyais. Je mettais à profit ma connaissance de la littérature contemporaine. Nadine Gordimer, Doris Lessing, Gunter Grass, Vikram Seth, Philip Roth, Jeffrey Eugenidès, V.S. Naipaul, Ian MacEwan, Jan-Christian Grondahl, Russel Banks, et même Zadie Smith, sans parler de mes favoris, Jay MacInerney, le sombre et bouleversant J.M. Coetzee, et Richard Ford lui-même, tout le monde défilait au bord de la piscine toscane où j'avais installé l'intrigue qui les mettait aux prises avec une bibliothécaire et son fantôme. Tout cela restait inerte, Pinocchio était toujours un pantin de bois. Je fis ce que doit, je suppose, faire un écrivain relativement honnête en pareille circonstance, je laissai tomber, me consacrai à mes angoisses ordinaires, et fut jetée au tapis par la fameuse dépression évoquée tout à l'heure. Puis j'écrivis un essai sur les femmes en littérature, leur sens du décalage, de l'ellipse, de l'humour, leur respiration si différente, comme dit aussi Woolf, leur rythme. Le devoir exigeant qui est le nôtre d'être simplement ce que nous sommes, ce qui est si difficile.

Je relus Grace Paley, qui sait si bien donner à de pures fictions l'allure d'un récit spontané. On croit qu'elle raconte, alors qu'elle invente. Ses visites à son vieux père, ses rencontres avec un ex-mari dans la rue, -bonjour ma vie !-, ressemblent aux nouvelles d'Isaac Babel : la vie est là, et la pensée, et la révolte, et la poésie, et le rire, indissociables. Je relus Alice Munro, à l'intelligence généreuse et puissante, qui peint mieux que personne les moments où basculent les vies des pères et des filles, des couples usés, des enfants. Ce peut être une révélation pendant un voyage en voiture, une longue attente dans un motel, une déception de trop, une phrase mortelle. Je pensai à une phrase de Isaac Babel : " Tolstoï racontait toute une journée, moi je me contente de raconter les cinq minutes les plus importantes. Mais ensuite, ce récit rugueux comme de la corde, je le polis, mot à mot, phrase à phrase, jusqu'à ce qu'en jaillisse le son juste. Un point placé au bon endroit peut tuer plus sûrement qu'une balle. " Je relus Loudmila Oulitskaïa, ses pauvres parents, ses histoires d'amour dans les faubourgs du quartier des chats à Moscou, je relus ses histoires pour comprendre comment elle faisait exister si fort une petite fille amoureuse, la consistance d'une vieille couverture sous un escalier, la présence gênante d'une cousine aigrie, le souvenir d'un bouton manquant sur un manteau, comment elle faisait sentir l'odeur d'une soupe à l'orge perlée. Je m'aperçus un jour que toutes ces femmes qui me nourrissaient de leurs histoires, me ramenaient vers la lumière, racontaient des histoires courtes, plus ou moins courtes, certes, mais quand même. Short stories. Et je ne savais pas pourquoi. Je décidai de faire une liste de mes raisons. On écrit avec ce que l'on ne comprend pas. Je notai : attraper la vie, ses détails les plus idiots, sa drôlerie tragique, saisir le moment le plus important, trouver son propre souffle, ne pas s'ennuyer, et surtout polir la phrase. Je fouillai dans ma bibliothèque si mal rangée qu'y chercher un livre revient à ouvrir la Bible n'importe où pour y lire un signe, j'y trouvai un texte de Walter Benjamin, qui disait ceci :
" L'homme jadis imitait la patience de la nature. Enluminures, pierres polies ou gravées, toutes ces productions opiniâtres ne se font plus guère. Le temps est passé où le temps ne comptait pas. L'homme a réussi à abréger la narration et nous avons assisté à l'invention de la short story. "
Oui, me dis-je, le cœur battant, celle qu'on écrit pendant que tourne le tambour des machines à laver le linge, ou que les enfants jouent au square. Celle qu'on écrit entre deux trajets à l'école, un rendez-vous chez le médecin, un job alimentaire à rendre. Celle qu'on conçoit dans l'autobus. Celle que les femmes écrivent, parce que leur cerveau, comme leur vie, fonctionne en dérivation parallèle, plusieurs pensées à la fois, plusieurs soucis, plusieurs êtres dans le cœur. Je me souviens du schéma du cours de physique qui rendait compte de ce phénomène, une histoire de résistance. La toile de sentiments mitigés et déchirants qui nous enveloppe, nous nos mères, et nos amies, nos frères et nos amants, nos enfants. Qui nous enveloppe, nous nourrit, nous exténue. Ce qui leur arrive, tous les jours, mon dieu, tous les jours, ces milliers de tragédies. Les hommes savent, depuis des millénaires, cliver et séparer, et s'occuper d'abord de leurs oignons, mais nous, qui ne le savons pas, sommes obligées de faire entrer ce capharnaüm, ce flux compliqué de pensées, et de compassion et de rage dans nos livres, et il se trouve que justement, justement, c'est cela la modernité. Ce bordel, cette complexité opaque et contradictoire rend l'écriture assertive du grand roman-monde inopportune et peut-être mensongère. On écrit, me dis-je, des histoires courtes, comme on filme en plans rapprochés, parce que le monde nous est de plus en plus incompréhensible, et simultané. L'honnêteté est la première vertu. Ecrire des histoires courtes, enfin plus ou moins courtes, rend justice à précisément de cette impuissance inquiète qui m'envahit quand je pense à mes filles.
Faut-il dater ce sentiment ? Je me souviens de mon enthousiasme quand je recopiai, il y a longtemps, les thèses sur Feuerbach : il ne s'agit plus d'interpréter le monde, il s'agit de le transformer. Nous étions bien sûrs de nous, me dis-je. Aujourd'hui, je souhaite toujours transformer le monde, mais je sais que Dieu aime les plaisanteries. Et offre parfois des épiphanies. Et aussi qu'un point mis au bon endroit peut servir de levier pour ébranler le monde.
L'affaiblissement de l'idée d'éternité, -et l'idée d'éternité va avec le sentiment de compréhension- coïncide avec le dégoût des longues tâches remarqua un jour Paul Valéry. Le roman se bat contre le temps, titan contre titan, la nouvelle est écrite en apnée. Entre deux portes qui claquent. Il y faut cependant entêtement et rigueur. Mystique et doute s'y entremêlent. Il s'agit d'attraper la vie. Ce qui exige ruse, tact, et modestie.
J'ai continué de lire. Katherine Mansfield, ses paysages fragiles, Jean Rhys la reine des sentiments fugaces et gênants, et Salinger, ce consolateur. Insensiblement ma tristesse s'était dissipée, je me mis au travail.
-Il paraît que tu écris un livre avec 365 histoires m'a demandé Tova avec curiosité.
Je me suis sentie confuse. Et effarée par ce chiffre énorme.
-J'écris une histoire par semaine, ai-je dit timidement. Ca fera plutôt 52. Pour montrer. Pour donner à voir. Ce qui grouille par en-dessous, l'univers obscur de la pensée, les fantasmes et les histoires comme des algues, ou des poissons révélés par un rayon oblique. Ce que je ne sais
pas vivre moi-même, ce que je ne sais pas que je vis.
Je me suis sentie plus solide. Les algues probablement.
-Les histoires sont toujours obliques, tu comprends.
Je ne comprenais moi-même rien à ce que je racontais.
Depuis le début de la semaine, je n'écrivais absolument rien. Depuis deux semaines, même.
On ne dira jamais combien le temps passe vite quand on n'écrit pas. Une vie, une seconde.
C'est beaucoup déjà. Une par semaine, a- t-elle dit rêveusement. Tu y arrives ? Tova est écrivain. Elle sait que l'on n'y arrive pas. L'écriture, ça vient, et puis ça s'arrête. Paf. Le bateau se heurte au sable de la plage. A sec.
Parfois j'en écris deux, ai-je dit, en rougissant, l'important c'est qu'il y en ait cinquante-deux à la fin. Pour le livre.
Je venais de comprendre ce que j'étais en train de faire. Une fresque comme celles de Carpaccio dans l'église san Giorgio de Schiavoni, un roman, comme ceux d'Ingo Schulze, par bouts et morceaux, une mosaïque.

Geneviève Brisac