Texte de Geneviève. Il ya dix ans Marguerite Duras mourait :

Chère Marguerite Duras,

Le 3 Mars I996, c'était hier, c'était il y a dix ans, et il faisait froid à Prague, quand j'ai ouvert le journal et su que plus jamais. O.
Ce ô blanc et vide qui signe les disparitions, le manque, le silence.
Il y a très peu de personnes dont je peux ainsi dater la disparition, ce n'est pas quelque chose à quoi je pense, bizarrement, j'aime mieux laisser du flou, détourner le regard, j'aime mieux , et sûrement j'ai tort.
Mais vous, c'était ce 3 Mars-là, et je le sais très bien.

Aux pieds, deux sortes de barques en fourrure de castor trop grandes pour moi. C'est S. qui me les avait prêtées, S à qui je pense aujourd'hui, en vous écrivant cette lettre.
Je l'appelle ma petite morte, je vais peut-être effacer cette phrase trop indiscrète, cela ne me plait pas, mais ceci est une lettre, et si ces deux mots résonnent bizarrement c'est qu' ils sont de vous. Les lettres, je l'ai souvent pensé, sont aussi écrites par les gens auxquels elles sont destinées. Je frémis, en pensant à vous deux. A Prague, à la neige, au cimetière juif, et à vous deux.
Le jour de votre mort, les barques en fourrure de castor aux pieds, je suis arrivée au guichet de la synagogue, on voyait, je crois, derrière les longues listes de noms de disparus, briller la neige sur les pierres tombales inclinées qui font penser à des personnages cabossés, qui font penser à nous.
J'ai demandé deux tickets, un pour Nadia et un pour moi.
J'ai dit : je voudrais un ticket normal et un juden. J'ai dit Juden, pour dire jeune, c'était un lapsus, la dame s'est figée, je me suis figée. N. aime bien raconter cette histoire ridicule, elle aime bien me charrier. Oui, charrier est le verbe qui convient.
C'était le 3 Mars, un froid terrible auriez-vous dit si vous aviez été avec nous, mais vous vous mourriez, là-bas à Paris.
Il a fait froid longtemps, nous sommes rentrées vous enterrer, je me souviens de la place saint-Germain des prés, de l'église tellement glacée.
Comment dit-on jeune en allemand, je ne le saurai jamais.

Nadia ,vous vous souvenez, elle est l'enfant qui pleure de l'été 8O, l'enfant qui pleure au téléphone, je sais que vous vous souvenez, c'est une autre histoire de mots, d'écriture, qui nous lie, tisse quelque chose de Lol V. Stein à Prague, de Savannah Bay à Emily L, d'Ernesto, votre garçon de papier, à Eugenio, le mien.
Ce qui nous lie, c'est cela : la résonance secrète des mots. Le son qu'ils ont. L'exploration inassouvie, jamais, des champs sonores qui redonnent au mot la puissance que la vie courante a gommé. Vous dites : Bérénice ! Donnez-moi une salle pour faire lire Bérénice. Et je sais que toutes deux nous murmurons, comme on prie :
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice
Nous savons que tout est là, comme quand vous disiez :
je n'ai jamais rien fait que frapper à une porte fermée.
Je vois la porte, en écrivant ces mots. Je vois aussi le clapet métallique qui y est apposé : une boîte aux lettres me dis-je. Et je pense que nous sommes sauvées.
C'est étrange, pensant à vous, je pense à la neige et à la mort, je pense à la douleur, je pense aux cris de révolte, et à la plainte racinienne, mais aussi : je pense au nescafé, aux lits à faire, aux listes de courses, aux femmes et aux enfants, je cherche le mot juste, sans hiérarchie, sans poids ni mesure, comme je sais que vous le faisiez. Avec cet espoir fou dans la littérature, son mystère absolu et son pouvoir si profond.
Et de cela, comme de bien d'autres choses, je vous suis infiniment reconnaissante.

Geneviève Brisac